Femmes, rôles sociaux et changement climatique : vulnérabilités construites et contributions essentielles

Regards globaux et focus sur l’Algérie

Le changement climatique est généralement décrit à travers des indicateurs physiques, hausse des températures, sécheresses, inondations, érosion côtière, événements extrêmes, ou à travers des objectifs d’atténuation mesurés en tonnes de CO₂ évitées. Pourtant, ses effets se manifestent d’abord dans l’organisation concrète de la vie sociale : l’accès à l’eau, la sécurité alimentaire, la santé, la mobilité, le logement, la stabilité des revenus et la prise en charge des personnes dépendantes. Dans cette perspective, le changement climatique ne produit pas seulement des dommages environnementaux ; il agit aussi comme un révélateur et un amplificateur d’inégalités sociales préexistantes, notamment celles liées au genre.[1]

L’un des apports majeurs des travaux récents sur le genre et le climat consiste précisément à déplacer le regard : il ne s’agit pas d’affirmer que les femmes seraient, par nature, plus exposées aux effets du changement climatique, mais de montrer que les rôles sociaux qui leur sont assignés les placent souvent au premier plan de la gestion quotidienne des conséquences des crises environnementales.[2] Dans de nombreuses sociétés, les femmes assument une part plus importante du travail domestique et du soin non rémunéré, de l’organisation alimentaire, de la prise en charge des enfants, des personnes âgées ou malades, et, selon les contextes, de la gestion de l’eau ou de l’énergie au niveau du foyer.[3] Dès lors, lorsque surviennent une pénurie, une flambée des prix, une vague de chaleur, une sécheresse ou une catastrophe, ces responsabilités ne disparaissent pas ; elles deviennent plus complexes, plus longues et plus coûteuses.

C’est dans ce cadre qu’apparaît un paradoxe central pour l’analyse de la justice climatique : plusieurs travaux suggèrent que, dans certains postes de consommation fortement émetteurs, les femmes présentent en moyenne une empreinte carbone inférieure à celle des hommes, tandis qu’elles supportent simultanément une part disproportionnée du coût social de l’adaptation.[4] Autrement dit, elles sont souvent moins visibles dans la production directe de certaines émissions que dans la gestion quotidienne de leurs effets.

1. Le changement climatique comme intensificateur d’inégalités de genre

Les travaux du secrétariat de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques soulignent que les impacts climatiques sont socialement différenciés et que les normes de genre influencent fortement les capacités d’exposition, d’adaptation et de décision.[5] Le changement climatique n’agit donc pas dans un vide institutionnel ou culturel. Il intervient dans des contextes où l’accès à l’emploi, aux ressources productives, à la propriété, au crédit, au temps disponible, à la mobilité et à la représentation politique demeure inégalement distribué.

L’intérêt d’une telle approche est double. D’une part, elle permet d’éviter une lecture essentialiste qui ferait des femmes un groupe homogène. D’autre part, elle rappelle que les effets du climat sont médiatisés par des structures sociales. Une sécheresse, par exemple, n’a pas les mêmes conséquences selon que les ménages disposent ou non de revenus stables, d’infrastructures, de services publics, d’un réseau de soutien et d’une répartition équilibrée des tâches.[6] Ce sont ces médiations sociales qui expliquent pourquoi les coûts de l’adaptation sont souvent absorbés par du travail non rémunéré supplémentaire.

Le document d’UN Women consacré au climate-care nexus est particulièrement éclairant à cet égard. Il montre que la dégradation environnementale et les chocs climatiques tendent à accroître et intensifier le travail domestique, communautaire et de care non rémunéré assumé par les femmes et les filles.[7] Dans un contexte de raréfaction des ressources, de maladie, de dégradation des services ou de hausse des prix, l’adaptation prend souvent la forme d’un surcroît de temps et d’énergie consacré à maintenir l’équilibre du foyer. Cette dimension reste pourtant peu visible dans les politiques climatiques, alors même qu’elle constitue une part décisive de la résilience sociale.

2. Contribution aux émissions et division sexuée des pratiques

La littérature récente sur l’empreinte carbone différenciée selon le genre reste encore inégale selon les pays et les méthodes, mais elle fournit déjà des résultats importants. Le travail d’Ondine Berland et Marion Leroutier, publié en 2025 par le Grantham Research Institute de la London School of Economics, montre qu’en France les femmes émettent en moyenne 26 % de moins que les hommes pour les postes alimentation et transport, deux secteurs qui représentent ensemble environ la moitié de l’empreinte carbone individuelle moyenne.[8] Les écarts observés sont notamment tirés par la moindre consommation de viande rouge et par des pratiques de mobilité différentes.

Ces résultats doivent être maniés avec prudence. Ils n’autorisent ni généralisation automatique à tous les contextes nationaux ni interprétation morale simpliste. Ils n’indiquent pas que les femmes seraient spontanément ou intrinsèquement plus écologiques. Ils montrent plutôt que les normes sociales, les revenus, les arbitrages de consommation et les modes de vie façonnent différemment les émissions selon le genre.[9] En ce sens, la question climatique ne peut être dissociée d’une sociologie des usages, des revenus et des rôles sociaux.

Cette lecture est précieuse pour l’analyse, car elle permet d’éviter deux simplifications opposées : réduire les femmes à une catégorie uniquement exposée aux dommages du changement climatique, ou les présenter comme détentrices naturelles des solutions. Une analyse rigoureuse conduit plutôt à considérer qu’elles occupent une position souvent paradoxale : leur contribution moyenne à certains postes d’émissions peut être moindre, alors même que la charge de l’ajustement quotidien repose davantage sur elles.[10]

3. Travail domestique, care et adaptation invisible

L’adaptation au changement climatique est souvent pensée à travers les infrastructures, les dispositifs d’alerte, la gestion de l’eau ou les changements technologiques. Ces dimensions sont évidemment essentielles. Mais une part importante de l’adaptation se joue aussi à l’échelle domestique : arbitrer des dépenses sous contrainte, réorganiser les repas lorsque les prix augmentent, s’occuper d’enfants ou de personnes fragiles pendant les canicules, gérer les ruptures d’approvisionnement, maintenir la continuité du quotidien malgré la dégradation des conditions matérielles.[11]

Ce travail d’ajustement ordinaire reste rarement comptabilisé comme une contribution climatique. Il constitue pourtant une infrastructure sociale fondamentale. Les travaux d’UN Women insistent sur le fait que l’augmentation du travail non rémunéré liée aux chocs climatiques peut produire une véritable pauvreté temporelle, réduire l’accès à l’éducation, à l’emploi ou à la participation publique, et enfermer davantage encore les femmes dans des fonctions de compensation sociale.[12]

Une telle perspective est particulièrement utile pour analyser les politiques climatiques. En effet, une stratégie d’adaptation ne peut être considérée comme socialement juste si elle repose implicitement sur l’augmentation du travail gratuit des femmes. L’efficacité climatique ne devrait donc pas être évaluée seulement en termes techniques, mais aussi à partir de la manière dont elle redistribue — ou non — les charges de temps, de soin et de sécurité.

4. Climat, insécurité sociale et violences

Le lien entre changement climatique et violences fondées sur le genre doit être formulé avec rigueur. Le climat ne constitue pas une cause unique et directe des violences. En revanche, les pénuries, les déplacements, la perte de revenus, l’insécurité alimentaire, la promiscuité dans les abris, l’effondrement ou l’éloignement de certains services, ainsi que les tensions sociales qui accompagnent les événements extrêmes peuvent accroître des risques existants.[13] Les institutions internationales insistent désormais sur cette articulation entre crise climatique et aggravation de vulnérabilités déjà installées.[14]

Pour l’Algérie, cette dimension ne peut être abordée qu’en partant de données nationales sur les violences elles-mêmes. Le rapport Les Femmes algériennes en chiffres 2025 du CIDDEF (Centre d’Information et de Documentation sur les Droits de l’Enfant et de la Femme) apporte ici un matériau important. Il relève 4 257 plaintes en 2024 pour violences à l’encontre des femmes, après 6 134 en 2022 et 4 735 en 2023. Le rapport indique qu’environ 30 % des violences enregistrées sont commises par l’époux, 5 % par le fiancé ou l’amant, environ 20 % par d’autres membres de la famille, et 45 % par des personnes étrangères ; il souligne néanmoins qu’au total les violences intrafamiliales demeurent dominantes.[15]

Les données hospitalières synthétisées dans ce même rapport complètent ce constat. Dans l’échantillon étudié par l’INSP, deux tiers des victimes sont des femmes mariées, leur âge moyen est de 37 ans, et 44,4 % des agresseurs sont les maris ; plus largement, la famille regroupe plus de la moitié des agresseurs. Le rapport insiste également sur le caractère répétitif des violences : 53 % des victimes déclarent avoir subi les violences de 2 à 5 fois, 11 % de 6 à 10 fois, et 13 % 11 fois ou plus. Dans une étude sur le changement climatique, ces chiffres ne prouvent pas un effet climatique direct. Ils sont néanmoins décisifs pour établir le niveau de vulnérabilité structurelle à partir duquel des crises environnementales peuvent produire une aggravation.

5. Focus Algérie : emploi, soin, entrepreneuriat et représentation politique

Le cas algérien illustre de manière particulièrement nette l’articulation entre rôles sociaux, inégalités structurelles et capacité d’action. Le rapport Les Femmes algériennes en chiffres 2025 du CIDDEF montre que la progression des femmes dans l’emploi reste lente. La proportion de femmes de 15 à 64 ans occupant un emploi se situe depuis dix ans entre 15 et 16 %, contre environ 70 à 74 % pour les hommes ; en 2024, le rapport indique 15,5 % pour les femmes contre 72,3 % pour les hommes. Il précise également qu’en octobre 2024, l’ONS évaluait à 2 359 000 le nombre de femmes qui travaillent, contre 9 696 000 hommes.

Cet écart n’est pas seulement un indicateur de marché du travail. Il renseigne aussi sur l’autonomie économique, la sécurité matérielle et la capacité à absorber un choc. Lorsque les ménages subissent les effets d’une sécheresse, d’une inflation alimentaire, d’une perturbation des services ou d’une catastrophe, le point de départ en matière de ressources n’est pas neutre. Les femmes doivent souvent faire face à ces chocs avec moins de revenus propres, moins d’accès aux ressources productives et parfois moins de pouvoir de décision.

Le même rapport montre que les femmes occupées sont fortement concentrées dans des secteurs liés au soin et à la reproduction sociale. Selon les données reprises par le CIDDEF, 45 % des femmes qui travaillent exercent dans le secteur santé et action sociale, où leur nombre dépasse celui des hommes (1 062 000 femmes contre 802 000 hommes). Elles sont également majoritaires dans le corps enseignant du primaire, où leur proportion atteint 82,9 % en 2023, et représentent 46,5 % du corps enseignant universitaire.

L’entrepreneuriat féminin constitue un autre aspect important du tableau. Le rapport indique qu’en 2024 les femmes représentent 14 % des employeurs et indépendants. Il précise qu’à fin 2022, 179 049 femmes étaient inscrites au registre du commerce, soit 8 % du total, dont 8,2 % parmi les personnes physiques et 6,8 % parmi les gérants de sociétés. Le document souligne en outre une forte concentration géographique : 43 % des femmes gérantes de société se trouvent à Alger, 10 % à Oran, et 4 % à Blida comme à Constantine.

Ces chiffres dessinent une image nuancée. D’un côté, ils confirment que la présence des femmes dans l’entrepreneuriat formel demeure minoritaire et fortement concentrée. De l’autre, ils attestent une dynamique réelle d’initiative économique. À cet égard, les données de l’ANGEM sont particulièrement significatives : depuis sa création, l’agence a accordé plus d’un million de microcrédits, dont 62 % ont bénéficié à des femmes, et a accompagné les bénéficiaires par des formations, avec un total de 312 470 promoteurs formés.

Enfin, la question de la représentation politique demeure décisive. Le rapport du CIDDEF souligne qu’après l’abrogation du mécanisme de quotas, la proportion de femmes députées a fortement reculé, passant de 31,6 % en 2015 à 25,8 % entre 2017 et 2020, puis à 8,1 % en 2021 et 2022, et 7,9 % en 2023 et 2024. Cette évolution a une portée directe pour les politiques climatiques : lorsque les femmes, fortement impliquées dans le soin, l’éducation et la gestion du quotidien, restent peu présentes dans les espaces de décision, leurs contraintes spécifiques risquent d’être moins intégrées dans les dispositifs de transition et d’adaptation.

6. Pour une approche plus juste de l’action climatique

Les travaux internationaux convergent sur un point essentiel : la prise en compte du genre ne relève pas d’un supplément d’âme, mais d’une condition d’efficacité des politiques climatiques.[16] Une politique d’atténuation ou d’adaptation qui ignore la distribution sexuée des tâches, du temps, des revenus et de la sécurité risque d’être socialement incomplète et politiquement moins durable.

Dans le cas algérien, le constat est particulièrement net. Les femmes demeurent moins présentes dans l’emploi rémunéré formel, concentrées dans les métiers du soin et de l’éducation, minoritaires dans l’entrepreneuriat structuré, exposées à des violences intrafamiliales persistantes et faiblement représentées dans la décision politique. En même temps, elles participent de manière essentielle à la continuité sociale, aux stratégies domestiques d’ajustement et à diverses formes d’initiative économique locale.

L’enjeu n’est donc ni d’opposer les femmes et les hommes, ni de distribuer des responsabilités morales abstraites. Il est de reconnaître que les coûts sociaux du changement climatique sont répartis de manière inégale, parce que les rôles sociaux, les ressources et les marges de décision le sont aussi. En ce sens, une action climatique juste suppose non seulement des investissements techniques, mais aussi une redistribution des charges, une meilleure reconnaissance du travail de care, un renforcement de l’autonomie économique et une participation accrue des femmes aux lieux de décision.[17]

Conclusion

Le changement climatique ne saurait être appréhendé seulement comme une crise biophysique. Il est aussi une épreuve de l’organisation sociale. Ses effets ne se limitent pas à l’environnement ; ils traversent les rapports de travail, les relations familiales, les formes de sécurité et les conditions mêmes de la reproduction sociale. Dans ce cadre, les femmes occupent une place singulière : elles contribuent souvent moins à certains postes d’émissions, mais elles se trouvent plus fortement mobilisées pour amortir les chocs du quotidien.[18]

Reconnaître cette réalité ne revient ni à essentialiser les femmes, ni à les cantonner à un rôle passif. Il s’agit plutôt de montrer qu’une politique climatique sérieuse doit partir de la manière dont les sociétés distribuent déjà les tâches, les vulnérabilités et le pouvoir de décision. Pour l’Algérie comme pour d’autres contextes, la question n’est donc pas seulement de savoir comment les femmes sont affectées par le changement climatique, mais aussi dans quelles conditions leur contribution à l’adaptation et à la transition peut être reconnue, soutenue et partagée plus équitablement.

Notes

[1] UNFCCC, Dimensions and examples of the gender-differentiated impacts of climate change, the role of women as agents of change and opportunities for women, FCCC/SBI/2022/7.

[2] Ibid.

[3] UN Women, The Climate-Care Nexus: Addressing the linkages between climate change and women’s and girls’ unpaid care, domestic and communal work, 2023.

[4] Ondine Berland et Marion Leroutier, The gender gap in carbon footprints: determinants and implications, Grantham Research Institute, 2025.

[5] UNFCCC, op. cit.

[6] PNUD, « Quel est le rapport entre égalité des sexes et changement climatique ? »

[7] UN Women, The Climate-Care Nexus, op. cit.

[8] Berland et Leroutier, op. cit.

[9] Ibid.

[10] UNFCCC, op. cit. ; Berland et Leroutier, op. cit.

[11] UN Women, The Climate-Care Nexus, op. cit.

[12] Ibid.

[13] UN Women, « How gender inequality and climate change are interconnected ».

[14] UNFCCC, op. cit.

[15] CIDDEF, Les Femmes algériennes en chiffres 2025.

[16] UNFCCC ; PNUD Algérie, Changements climatiques, environnement et réduction des risques de catastrophes : L’égalité des sexes au centre des solutions en Algérie, 2022.

[17] PNUD Algérie, op. cit.

[18] Berland et Leroutier ; UN Women, The Climate-Care Nexus.

Bibliographie

Berland, Ondine, et Marion Leroutier. The gender gap in carbon footprints: determinants and implications. London, Grantham Research Institute on Climate Change and the Environment, 2025.

CIDDEF (Centre d’Information et de Documentation sur les Droits de l’Enfant et de la Femme). Les Femmes algériennes en chiffres 2025. Alger, 2025.

PNUD Algérie. Changements climatiques, environnement et réduction des risques de catastrophes : L’égalité des sexes au centre des solutions en Algérie. Alger, 2022.

PNUD. « Quel est le rapport entre égalité des sexes et changement climatique ? »

UNFCCC. Dimensions and examples of the gender-differentiated impacts of climate change, the role of women as agents of change and opportunities for women. FCCC/SBI/2022/7. Bonn, 2022.

UN Women. The Climate-Care Nexus: Addressing the linkages between climate change and women’s and girls’ unpaid care, domestic and communal work. New York, 2023.

UN Women. « How gender inequality and climate change are interconnected ».

Zineb Mechieche est spécialiste de la gouvernance climatique, forte d’une solide expérience dans le secteur énergétique et dans l’analyse des risques environnementaux et industriels. Titulaire d’un Master 2 en Climat et médias de l’Université Paris-Saclay, elle s’intéresse aux dynamiques sociales induites par les changements climatiques. À travers ses travaux et ses publications, elle explore les liens entre climat, société et transition.

Par Zineb Mechieche


Publications similaires