Fracture(s) ou la critique de la critique
Alger, mardi 24 juin, présentation officielle du premier numéro de la revue critique de cinéma intitulée fracture(s), sous la direction du réalisateur et critique de cinéma Samir Ardjoum. La salle de conférences est moitié pleine/moitié vide, c’est selon. Pourtant c’est un beau bébé qui débarque là, il fait kech 300 grammes de chair et de papier mais pèse un peu plus. L’«objet-revue» est beau. Passée l’émotion palpable dû à cet accouchement, Samir Ardjoum pose le cadre puis invite rapidement les contributeur.rice.s du numéro à en parler. Onze membres au départ, ils/elles sont désormais neuf à se lancer dans l’aventure : cinq femmes/quatre hommes en plus du rédacteur en chef et sur la quinzaine d’articles, huit sont écrits par des femmes: parité est donc respectée.

Qu’est ce qui se dégage de la soirée à première vue ?
De la jeunesse, de la fraîcheur, beaucoup de fraîcheur.
Et une promesse, celle d’un aube qui chante.
Quelques bafouilles plus tard, des maladresses dans les réponses, de celles qui transpirent la sincérité, et hop, le mot est lâché. Sans smir d’abord, il interroge, laisse perplexe et pourtant il est bien là . Ce mot est «décolonial», il serait la ligne directrice de ce numéro, voir de la revue. Il revient dans une bouche, puis deux, puis trois et fini par monopoliser une partie de la discussion. C’est précisément en l’entendant que je commence à me tortiller dans mon siège, moi qui suis venue men douari pour ça. Ce mot je le traque depuis un moment, dans ma tête et celles des autres; dans mon travail et celui des autres; dans ma chair et celle des autres. Il est là, il est beau, comme une certaine idée de l’Algérie, celle de l’aube qui chante.
Le public demande une explication: Qu’elle est donc cette nouvelle Chimère? Cette Hydre à plusieurs têtes? Cette Tseriel qui danse nue fel gueyla? Les réponses sont courtes et évasives, étrangement gauches. Une des contributrices parle d’un female gaze, l’autre d’un pas de côté, un troisième de désirs. C’est confus… on comprend…pas trop…pas assez.Faut croire que ce n’est pas ce soir qu’on trouvera les Tseriels qui peuplent nos siestes. Je continue de gigoter sur mon siège, je bouge et me tortille, puis je prends la posture de la «sachante» (ou de la relou) auprès de ma voisine du soir meskina. Je lui dis, l’air grave, que décolonial est une démarche qui révèle l’asymétrie profonde du monde, qu’effectivement il peut s’agir de la colonisation sous sa forme matérielle (guerres, génocides, spoliations et autres joyeusetés; dieu sait que la-dessus nous sommes servi.es en ce moment) mais pas uniquement. Il s’agit également de révéler ses incarnations économiques, culturelles, idéologiques etc. qui continuent à coloniser nos peaux, nos imaginaires, nos langues, nos manières d’être au monde. Ma voisine écarquille les yeux, je m’en fiche, je suis dans mon délire et lui déroule ma tirade. Je place les «éléments de langage» qui me font du bien: anti-impérialisme, critique du capitalisme, critique de l’hégémonie occidentale, toussa toussa. El mouhim, ana zahit ro7i w jarti habeleteha, tessma7li bark.

Comme moi, la salle s’enlise dans une succession de monologues. Nos débats me font l’effet de nous parler sans vraiment nous parler, une série de divagations parallèles où l’on déblatère comme sur le divan d’un psy. Ça aussi ça vaudrait bien un billet tiens. El hassol, je ressors de la présentation frustrée et sur ma faim. Je pique quand même deux trois numéros de la revue, pour les distribuer fi douari (j’insiste!). Batal beblech, ce qui ne gâche rien.
Le lendemain, réveil aux aurores, je trace vers Kherrouba pour prendre un taxi collectif et retourner chez moi . Il fait kech 17720°, le trajet dure 6h sur l’autoroute de l’enfer (ACDC sort de ce corps). 2h plus tard, la bouche sèche, da3miche, el ghobbar, ch’hili, essahd, mouhim vous voyez le tableau. On s’arrête au relais au milieu du désert de Gobi, bouh de Bordj Bou Arreridj -BBA pour les intimes. Ce sera déjeuner pour certains, prière pour d’autres. Je me réfugie sous l’ombre d’un dardar, fuyant un gars un peu trop insistant avec à la main la revue, histoire de me donner une contenance.
Je lis, je parcours, je relis.
Je relis vite, puis moins vite.
Je reviens en arrière.
Et je souris.
Il est là.
Ce f*** de décolonial est là.
Beau comme un comité de gestion.
Lui qui a forgé cette terre.
Les mots que je guettais hier sont là.
Je les reconnais.
Je m’y reconnais.
Dès le sommaire on retrouve: voix des marges, contre-récits, regards situés, discours hégémoniques, mémoires contrariées etc. Bell Hooks, Angela Davis, Frantz Fanon, Aimé Césaire, Edward Saîd, toute la clique est là, pas nominativement mais ils/elles sous-tendent la pensée. L’édito a planté le décor, il pose les termes et les deux premiers articles donnent le ton:
Palestine,
Palestine une fois,
Palestine deux fois,
Palestine trois fois,
Adjugé.
La preuve par la Palestine. Toujours.
Comme l’Algérie jadis, elle dévoile les masques blancs et les masques noirs.
Même Spielbierg en prend pour son grade, et ça fait du bien.
Ces jeunes ont leur mot à dire et ça aussi ça fait du bien.
Dans cette cacophonie mondiale, les voix/voies ancrées au Sud sont importantes, elles sont mêmes essentielles. L’ère post-vérité à laquelle nous assistons impuissant.es a justement horreur des vérités, pourtant ces voix sont là pour lui tendre un miroir. Que la laideur qui nous empêche de dormir lui soit alors révélée.
Arrivée à bon port, je sors vite de la voiture pour rentrer chez moi: la clim’ m’appelle!
Khra, je fais demi-tour, j’ai oublié la revue dans le taxi.
Je cours, je transpire, je retrouve le chauffeur de taxi qui me tend mes fractures et par là même les siennes. Il ricane en me disant de ne pas m’inquiéter, qu’il devinait que c’était important pour moi, mais que par ici personne ne volait de livres. Dhaktlou dahka safra. Fel 7aq, j’aurais préféré qu’on me le pique pour peut-être ressentir ce que j’ai ressenti taht edardar. Ma3lich, je ne désespère, ça viendra.
L’aube revient toujours à qui sait l’attendre, il l’a promis.
Un article de La-Ji-Fette
