UN “PEEPING TOM”[1] A ENCORE FRAPPÉ SUR ECHOUROUK TV
Sonia Ahnou, le 09 mars 2026
Une vidéo circule en ce moment sur les réseaux sociaux : Abdelkrim Derradji et Lydia Chebbout, acteurs du feuilleton El Berrani diffusé actuellement sur Echourouk TV, nous racontent une “anecdote de tournage”[2]. On y apprend qu’à l’occasion d’une scène fictive de violence conjugale, le réalisateur Yahia Mouzahem a demandé à Abdelkrim Derradji de frapper Lydia Chebbout “pour de vrai”. L’acteur a obéi en bon petit soldat, c’est lui-même qui le raconte, et c’est cette prise qui a été gardée au montage. On apprend au passage qu’il y a eu un accident à la suite de ce geste, l’actrice a dû être emmenée aux urgences. Mais, apparemment, à leur façon d’en parler, c’est censé être drôle.
Nous, on ne trouve pas ça drôle.
Et ce n’est pas parce que l’actrice elle-même banalise ce qui lui est arrivé que nous allons en faire de même. Elle est peut-être sous emprise, peut-être dans un état de dissociation cognitive. Ces phénomènes psychologiques sont déjà largement documentés. L’emprise, c’est le processus par lequel une personne en position de pouvoir installe progressivement une dépendance psychologique chez l’autre, au point que la victime finit par minimiser, justifier, voire défendre ce qu’elle subit. La dissociation cognitive, c’est le mécanisme de protection que le cerveau active face à un traumatisme : se détacher émotionnellement de ce qui s’est passé pour continuer à fonctionner. Dans le milieu du cinéma occidental, ces mécanismes ont été au cœur des témoignages du mouvement MeToo : des actrices ont mis des années à nommer ce qu’elles avaient vécu, parce qu’elles travaillaient encore avec leurs agresseurs, parce qu’elles dépendaient d’eux pour leur carrière, parce qu’elles avaient fini par croire que c’était normal.
Nous, spectateurs et spectatrices, avec nos regards extérieurs, on n’est ni sous emprise ni en dissociation cognitive. On n’est pas dupes. On sait ce qu’on voit. On va donc prendre nos responsabilités et “appeler un chat un chat” :
L’actrice Lydia Chebbout a subi une grave agression à caractère sexiste, sur son lieu de travail. Si elle le souhaitait, elle serait en droit de porter plainte.
Non, Monsieur Derradji. Vous n’avez pas le droit de frapper une femme sous prétexte que c’est un autre homme qui vous l’a demandé. Même si vous êtes acteur. Même s’il est réalisateur. Les directives de jeu ne sont pas des ordres indiscutables.
Et non, Monsieur Mouzahem. Vous n’avez pas le droit de demander à un acteur de frapper une femme “pour de vrai”. Le rapport de pouvoir, la hiérarchie professionnelle, la pression du plateau : ce sont des circonstances aggravantes, pas du tout des circonstances atténuantes.
Soyons précis sur ce qui s’est passé : l’actrice n’était pas au courant qu’elle allait subir une agression filmée. Selon le script, elle devait se faire tirer par le bras, sauf qu’à la troisième prise, le réalisateur a chuchoté une nouvelle instruction à l’acteur : attraper et tirer sa partenaire par les cheveux. L’actrice n’en savait rien. Elle a été surprise, a perdu l’équilibre, est tombée au sol, s’est cognée et a fini aux urgences. C’est une violence planifiée, exécutée par surprise, sur le corps d’une femme. “Rien de grave”, apparemment !
Une question simple : pourquoi personne ne lui a demandé son accord ? Pourquoi ne pas avoir expliqué à cette actrice que la scène allait changer, que le coup serait réel cette fois, et lui demander si elle acceptait ? Ce n’est pas une question naïve. C’est la question fondamentale. Le consentement s’applique à tout acte susceptible de porter atteinte à l’intégrité physique ou psychologique d’une personne. La surprise imposée à une actrice n’est pas une technique professionnelle de direction artistique, c’est une technique perverse de manipulation. La série contient aussi des scènes de violence entre hommes : est-ce qu’il est déjà arrivé que des acteurs sortent de scènes de bagarres en déclarant s’être pris de véritables coups par surprise et sur instruction du réalisateur ? Car il semblerait que cette pratique se soit banalisée à l’égard des actrices algériennes, bien au-delà de la série dont on parle aujourd’hui. Certaines en ont témoigné comme Asma Djermoun qui a déclaré ne plus pouvoir jouer avec Samir Abdoun en précisant “je n’ai plus la force de me prendre des claques”. Ce dernier ne dément pas, sur le plateau de la chaîne El Bilad[3], il assume sa violence face à une animatrice qui s’empresse de le soutenir ! On nage en plein délire collectif médiatisé et comprend alors, bouche bée, l’ampleur de la confusion et de l’hypocrisie organisée. Ce qu’on comprend moins, c’est qu’il n’y ait aucune réaction de conscientisation émanant des professionnel.le.s les plus éclairé.e.s du milieu ? Certes, ce secteur traverse actuellement une crise économique marquée par une extrême précarité structurelle : diminution drastique des financements, absence de contrats, de cadre légal, de protection ; des tournages conduits dans l’urgence et sous pression… tout cela crée les conditions des abus, des dérives, des discriminations et impose le silence à celles et ceux qui ne veulent pas perdre leur travail. Mais, tout de même…
Quand Yahia Mouzahem chuchote à l’oreille de Abdelkrim Derradji de saisir Lydia Chebbout par les cheveux, “pour de vrai”, sans en informer la principale intéressée, il sort complètement du cadre de la fiction (et du cadre de la légalité bien entendu). Ce qu’il filme à partir de ce moment-là, c’est une agression téléguidée. C’est la négation absolue de tout geste artistique. On bascule là dans un rapport pathologique à l’image, qu’on retrouve largement documenté par les usages amateurs de la violence filmée. Certains ont donné un nom à ce type de pratique : le snuff movie. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas ce terme, il s’agit des vidéos criminelles clandestines dans lesquelles sont filmées de véritables scènes de violence, et qui peuvent aller jusqu’au meurtre dans les cas les plus extrêmes. Pour rappel, il y a tout juste dix ans, à Tiaret, un homme avait organisé l’agression filmée d’une jeune femme qu’il déshabillait de force. La vidéo avait circulé sur les réseaux sociaux et provoqué un scandale populaire. Le mécanisme est exactement le même : capter la souffrance réelle d’une femme, prendre du plaisir à la regarder, en faire un produit de consommation. C’est le degré zéro de la barbarie filmée. Dès l’instant où un réalisateur sort d’une situation de simulation pour ordonner qu’un acte de violence soit réellement commis sur le plateau, il cesse de faire de la fiction et bascule dans le snuff movie.
Malheureusement, le problème des violences sexistes sur les plateaux de tournages va bien au-delà de tel ou tel réalisateur, c’est une tendance banalisée et normalisée et il est fort probable que ça ne soit que la partie visible de l’iceberg… Aujourd’hui, dans un secteur traversé non seulement par une crise économique, mais par une crise des valeurs profonde, ce sont les femmes qui paient le prix le plus lourd, en première ligne de toutes les discriminations. Il faudrait un sursaut généralisé ! La bonne nouvelle, c’est que ça n’est pas une fatalité. Des solutions existent et pourraient être réclamées pour réparer et prévenir ce genre de dérives. C’est ce qui s’est passé ailleurs et c’est ce qu’on ne peut que souhaiter pour notre secteur audiovisuel.
NB : la rédactrice remercie Ludmilla Akkache et Amel Hadjadj pour le partage de sources et la relecture.
[1] Peeping Tom (1960), est un film britannique de Michael Powell : un caméraman filme les femmes qu’il agresse pour capter leur terreur réelle au moment où il les tue. Le film met en scène la pulsion scopique dans sa forme la plus extrême. Il est l’une des premières œuvres du cinéma à dénoncer le voyeurisme sadique derrière la caméra, et à interroger la complicité du spectateur qui regarde.
[2] Lien de cette vidéo sur TikTok (consulté le 09/03/2026) : https://www.tiktok.com/@youcef.tts/video/7613085998129401110?_r=1&_t=ZS-94YDBHHw7N2
[3] Lien de cette vidéo sur TikTok (consulté le 09/03/2026) : https://www.tiktok.com/@elbilad_officiel/video/7612776970421538068?_r=1&_t=ZS-94WNkfSKtwj
